« Merci aux intermittents et aux précaires d’essayer de nous réveiller » (Edwy Plenel, Mediapart)





« Ce débat prévu de longue date par Madeleine Louarn prend une résonance particulière aujourd’hui dans cette journée de grève. Nous allons essayer de parler d’art. Ce qui nous importe est la survie, la nécessité, la transmission de l’art et la mise en péril qu’implique tout geste artistique. », déclare la journaliste Laure Adler, en ouverture du débat « L’avenir de l’art » organisé par le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) dans le cadre du 68e Festival d’Avignon le 12/07/2014.

« La démocratie, ce n’est pas seulement élire des représentants. C’est aussi délibérer, participer. Ce qui est posé, c’est la question de l’ébranlement de nos indifférences, de nos résignations. À un moment, il sera trop tard. Nous ne pouvons désormais compter que sur nous-mêmes. Merci aux intermittents et aux précaires d’essayer de nous réveiller. », indique pour sa part Edwy Plenel, journaliste et cofondateur de Mediapart.

« Le danger n’est pas seulement de rater la concertation qui s’ouvre. C’est aussi le démantèlement et la désorganisation de tout le schéma qui a permis la décentralisation et le maillage culturel territorial en France. La bataille pour arriver à maintenir et repenser ce qui va se reconstruire dans la décentralisation nous demandera encore plus d’efforts, de mobilisation et nous aurons encore plus besoin de tout le monde. Pas seulement en Avignon ou à Paris. Il est décisif de poursuivre, mais aussi de travailler pour dire ce que l’on veut et comment. », déclare Madeleine Louarn, metteure en scène et présidente du Syndeac.

Rôle de l’art et de l’artiste dans la société et la démocratie, enjeux politiques, sociaux et économiques, modalités d’action pour transformer le paysage, évolution de la notion de travail, News Tank rend compte des débats.

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La nécessité de rester mobilisés face à la conjugaison d’enjeux sociaux, budgétaires et territoriaux

  • « Aujourd’hui est une journée de grève et de mobilisation autour des questions des droits sociaux et de l’intermittence qui nous taraudent depuis plus de onze ans. Des discussions viennent de commencer entre le trio Archambault/Combrexelle/Gille et tous les partenaires concernés par les annexes 8 et 10. Nous espérons que ce sujet pourra enfin trouver une solution au fur et à mesure des discussions. En tous cas, nous y travaillons d’arrache-pied.
  • Mais cet écueil, cette difficulté sociale n’est malheureusement pas la seule. Elle se conjugue avec des difficultés budgétaires considérables. L’argent attribué par la puissance publique à la culture et à l’art diminue depuis des années. Grâce à la mobilisation qui a eu lieu, l’État a accepté de préserver les budgets de la ligne création. Mais cela représente 30% du budget de la culture seulement. Il a en revanche décidé de diminuer considérablement les dotations attribuées aux villes, régions, départements, et ce dès 2015. Cela entraînera dans quelques mois la fermeture probable d’établissements et la disparition d’équipes artistiques.
  • Avec la réforme territoriale en cours de discussion, le financement de la culture va évoluer, des lignes vont disparaître, des départements ont déjà commencé à supprimer des aides. Nous sommes dans cet étau, qui recouvre à la fois la question sociale de l’intermittence, la question du budget et celle de la refonte du schéma de financement par la puissance publique. Ces trois éléments sont, dans un même calendrier, en train de transformer la totalité de notre secteur.
  • Les élections municipales ont amené de nouveaux élus locaux, qui sentant l’État s’effacer de plus en plus, revendiquent d’intervenir sur la création, sur nos programmations. Cette liberté de la création est directement entamée à travers des voix populistes de plus en plus fortes.
  • Nous sommes sur un terrain extrêmement en danger. La mobilisation qui a commencé et va se poursuivre est essentielle. Il faut aujourd’hui aller dans le détail et regarder de près comment ce qui est si fragile et difficile à percevoir, cette mise en danger qu’est la création, peut continuer à garder sa force. Nos structures sont celles qui sont inscrites dans le temps de l’art et de l’histoire. Aujourd’hui, il faut se demander comment garder la puissance de l’art en soi ? Comment continuer à construire ce rapport au spectateur et recomposer le paysage politique, social et artistique qui sera le nôtre demain ? »
    Madeleine Louarn, metteure en scène, présidente du Syndeac, directrice du théâtre de l’Entresort

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Le rôle essentiel de l’artiste

  • « D’un côté, nous avons la consommation culturelle, tout ce qui duplicable et commercial, qui devient une masse qu’on veut faire passer pour la culture populaire et, de l’autre, l’artiste social à qui on demande de réparer les maux d’une société qui va mal. »
    Madeleine Louarn
  • « Je suis une artiste minoritaire qui a pris la direction d’un théâtre et c’est ce qui m’est reproché aujourd’hui. Pourtant, nous sommes à la fin d’une séquence et au commencement d’une autre. L’art doit donner l’intuition d’une nouvelle joie de vivre, qu’il faut donc que l’art théâtral construise ses spectateurs. Une représentation n’est pas là pour servir les affects dominants d’une époque, pour satisfaire l’opinion déjà faite du public. Il faut que quelque chose nous arrive. Ce travail ne peut se faire que dans une grande adversité. Pour des raisons commerciales, nous avons beaucoup confondu art et culture.
  • L’art n’a jamais avancé qu’avec des propositions scandaleuses, il n’y a qu’à se souvenir de l’accueil réservé aux spectacles d’Antoine Vitez à Chaillot. Nous avons à travailler la question du possible, qui est à extraire difficilement d’un monde inerte. Il faudrait ouvrir une ère de courage. »
    Marie-José Malis
  • « Je voudrais parler de la permanence de l’art et de l’inpermanence du pouvoir. La permanence de l’art fait que depuis des millénaires, nous saluons, nous remercions tout ceux qui ont pu créer et nous aider à vivre, comprendre et avancer. Le pouvoir est particulièrement inpermanent. Il y a une caducité du pouvoir et il est extraordinaire de voir comment ceux qui sont dans l’impermanence de leur pouvoir sont à ce point soucieux d’être des permanents du spectacle. Il y a une véritable « berlusconisation » de la situation. Ils sont dans la peur toujours de perdre le pouvoir.
  • Je ne suis pas d’accord avec le fait d’appeler chômeur un artiste qui est entre deux contrats et deux moments de visibilité. C’est quelqu’un qui est toujours au travail. Un artiste n’arrête pas d’être dans la création, dans la liberté, le combat, l’espoir, la difficulté, l’échec, l’invention des formes. »
    Marie-José Mondzain, philosophe, directrice de recherche au CNRS

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Le théâtre doit être le lieu de la réflexion, du débat et des propositions

  • « Nous sortons d’une période où nous n’avons fait que critiquer, avons été sans cesse contre ce monde-ci et oublié que l’essentiel du travail est un travail affirmatif, pour dire comment nous voulons vivre. Les théâtres publics doivent devenir des lieux très particuliers de débats et d’expériences pour cette réflexion, où nous apprendrons à dire où nous voulons aller. C’est un travail à faire, ça ne nous est pas donné. Le théâtre doit être le lieu de ça. »
    Marie-José Malis, metteure en scène et directrice du Théâtre de la Commune, CDN d’Aubervilliers
  • « L’un des ressorts de l’art, c’est d’être amené à refuser toute figure du destin. On veut nous faire croire à la fatalité, à la prédétermination alors que tous les efforts d’une œuvre d’art consistent à déjouer le destin, à permettre que notre sort ne soit pas réglé à l’avance par d’autres. »
    Daniel Dobbels, chorégraphe et essayiste
  • « Nous sommes dans une lutte de redéfintion de la culture, du travail et de ce qui lie un spectateur et un artiste, avec qui se passe sur un plateau de théâtre. »
    Laure Adler, journaliste et essayiste

Un combat qui concerne la démocratie et tous les citoyens

  • « Je voudrais faire un éloge de la minorité qui a conduit ce mouvement, intelligemment, et a su penser que ce mouvement devait être pour tous. »
    Marie-José Malis
  • « Nous connaissons depuis longtemps les adversaires du monde de l’art, de la création. Nous savons à qui nous avons affaire. Il est plus douloureux d’être trahis par ceux sur qui l’on comptait. Le sentiment de la trahison est bien pire que celui de l’hostilité. Il est plus dur d’être trahis par les siens que d’être menacé par ses adversaires habituels. Il y a là une véritable souffrance qui s’ajoute aujourd’hui.
  • Pourquoi s’attaquent-ils au spectacle ? Ils ont cette hostilité vis-à-vis du spectacle, des intermittents, de la culture et du monde de la création car il y a une guerre déclarée entre les organes du pouvoir et ceux qui, dans la fragilté, se battent pour la permanence du sens, de la beauté, de la liberté et de la croyance dans la transformation de ce monde. »
    Marie-José Mondzain, philosophe, directrice de recherche au CNRS
  • « Italien, quand je viens en France j’ai l’impression d’être l’homme qui vient du futur. C’est un futur minable, terrible qu’il faut éviter par tous les moyens.
  • On a assisté à la destruction totale de tout le tissu culturel qui existait en Italie à travers la télévision, la société du spectacle, la bêtise du système Berlusconi. Il y a un nombre terrible de suicides particulièrement au sein des PME. C’est le pouvoir de l’économie. La corruption et la mafia sont partout.
  • Chaque petit pas qui est fait en arrière ne se récupère jamais. On ne revient pas en avant. C’est pour cela qu’il faut se battre. Il n’y a que nous qui pouvons être vigilants. »
    Giorgio Barberio Corsetti, metteur en scène

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  • « Mediapart est solidaire des intermittents et des précaires qui mènent une lutte qui n’est pas sectorielle. Ils se battent pour l’invention du commun, ce qui ne relève pas simplement de l’État ou du privé mais pour ce qui nous appartient. Ils inventent, dans les questions qu’ils nous posent, dans leurs interpellations, ce qui nous manque, un imaginaire qui nous élève, nous relève.
  • La culture pose des questions dérangeantes. Son apport au PIB français représente sept fois celui de l’industrie automobile, quatre fois plus que celui de l’industrie chimique et deux fois plus que celui des télécoms. Derrière, il y a des réalités diverses, notamment l’audiovisuel et les chaînes de télévision qui pèsent sur le financement du cinéma. Cette question n’a pas suffisamment été posée. Les employeurs les plus riches qui profitent de l’intermittence, l’exploitent et ne contribuent pas assez.
  • La démocratie est en péril avec cet accord signé par des entités qui ne sont pas représentatives. On n’a pas sollicité l’avis des premiers concernés. Comment est-ce possible que le ministre du Travail François Rebsamen twitte contre le texte puis le fait apppliquer une fois qu’il est ministre. Il n’y a pas de fidélité aux engagements, mais des reniements, des renoncements.
  • La démocratie, ce n’est pas seulement élire des représentants, mais délibérer, participer.
  • Ce qui est posé, c’est la question de l’ébranlement de nos indifférences, de nos résignations. À un moment, il sera trop tard. Nous ne pouvons désormais compter que sur nous-mêmes. Merci aux intermittents et aux précaires d’essayer de nous réveiller. »
    Edwy Plenel, journaliste, cofondateur de Mediapart

Envisager le travail autrement, y compris dans sa discontinuité

  • « La question du travail discontinu, du travail au projet, du travail lié à la création, n’est pas seulement liée à la culture. La révolution numérique, qui produit un lien direct entre celui qui va avoir une idée et celui qui va vouloir la prendre, va de plus en plus créer ces situations, où ce qui définit celui qui travaille n’est pas simplement d’avoir un emploi mais son travail. C’est son travail qui le définit. Il faut donc inventer de nouvelles solidarités, par rapport à la condition du travail. La question de la discontinuité est une bataille. Il faut qu’elle aille de pair avec les solidarités. »
    Edwy Plenel, journaliste, cofondateur de Mediapart

Penser le rapport au temps

  • « Il faut penser le rapport au temps. Nous avons tous de la culture, c’est partagé et c’est nécessaire à la vie de l’humain. La culture est nécessaire pour pouvoir prendre d’autres chemins que le courant porteur. C’est là qu’intervient l’art. Une œuvre est une brèche ouverte dans le continuum du temps. Un spectacle fait se retrouver en face de quelque chose qui ne va pas comme on pouvait le prévoir, nous met en attente, en suspendant le temps. C’est en cela qu’elles sont importantes. Elles ouvrent une brèche dans laquelle nous allons pouvoir concevoir que le futur n’est pas décidé et qu’on peut l’inventer.
  • Ce qui se joue aujourd’hui c’est de savoir si on accepte que certains prennent ce risque d’être dans ce temps discontinu pour que nous, de temps en temps, nous puissions à nouveau avoir des brèches ouvertes dans le temps nous permettant de réenvisager le futur. »
    Éric Vautrin, maître de conférences en études théâtrales à l’université de Caen Basse-Normandie, chercheur associé à l’UMR Thalim-CNRS
  • « Nous devons tout faire dans l’urgence, avec le maximum de vitesse. Nous avons à l’évidence un problème avec le temps. La question du temps est primordiale mais, avec le motif de la crise construit par les politiques, on nous impose de faire des sacrifices et de tout traiter dans l’urgence. Nous avons pas tant besoin d’espace public que de durée publique. La plupart des conquêtes sociales ont été des gains de temps pour soi : chômage, retraite, vacances, etc.
  • Nous espérions que la Gauche qui nous gouverne remettrait à jour la délibération politique mais elle accepté de se soumettre à l’idée qu’il n’y a que des décisions techniques à prendre. »
    Benoît Lambert, metteur en scène, directeur du Centre dramatique national de Dijon 

Quelles modalités d’action ?

  • « En raison de mes origines italiennes, je suis convaincu qu’il faut jouer, qu’on ne peut renoncer à un théâtre ouvert, à un plateau. En Italie, les théâtres ferment. Il n’y a pas de moyens pour travailler, de lieux pour jouer. C’est pour cela que pour moi il est très dur de renoncer à jouer un spectacle ici.
  • Un plateau sur lequel on joue est un espace conquis. »
    Giorgio Barberio Corsetti
  • « Le ministère de la Culture et de la Communication pratique cette hybridation monstrueuse de la culture, de la création avec la communication, les marchés, l’audiovisuel, le divertissement, les techniques de l’information. Aurélie Filippetti est bien davantage la ministre de la communication que de la culture et de la création. Il faut séparer culture et communication. »
    Marie-José Mondzain
  • « Comment se fait-il qu’Aurélie Filippetti, que la ministre de la Culture, n’ait pas pris pas ce dossier en amont elle-même ? Ce qui est perdu ne revient plus. Il faut se secouer. »
    Edwy Plenel
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